Le chaâbi, immortel blues algérien

IL CONTINUE À CASSER LA BARAQUE

C’est étrange comme la chanson populaire, notamment le genre chaâbi, manque cruellement sur les rayons des librairies. Pour s’en convaincre, un tour dans les établissements, rares d’ailleurs, de la capitale, renseigne que ce produit n’a apparemment pas intéressé les spécialistes.

En dehors de quelques ouvrages sur les grands poètes du melhoune, comme Ben Khlouf, Ben M’saïb et autres Ben Medjdoub, le chaâbi, qui a marqué surtout la chanson algéroise, n’aura en fin de compte pas été glorifié par des écrits à même de l’immortaliser. Il est vrai toutefois que des confrères se sont illustrés, soit dans la presse écrite, soit lors d’émissions télévisées, en traitant de ce sujet de manière magistrale. Je pense précisément à Abdelkader Bendaâmache, véritable source dans laquelle l’on peut puiser à satiété.
Mais il n’en demeure pas moins que les profanes, dont je fais partie, ne peuvent satisfaire leur savoir en comptant sur d’hypothétiques publications. Pourtant, les figures emblématiques du chaâbi, “ces marchands de bonheur qui nous ont bercés de leurs mélodies musicales”, comme le dit si bien notre ami K. Smaïl, méritent le plus bel hommage. Bref, l’objet des lignes qui vont suivre traiteront beaucoup plus du devenir d’un genre musical que d’aucuns croient être fini ou en péril. Un jugement porté à tort et qu’on lie à la disparition des “chouyoukh”, dont les noms restent étroitement liés à ses beaux jours.
Le chaâbi naît au début du siècle dernier, dans la vieille cité de La Casbah. Issu de la grande culture arabo-andalouse, il constitue vite l’arrête de la musique dans la capitale. Les artistes sont tous issus des campagnes, à l’image de cheikh El-Hadj M’hamed El-Anka et de son maître cheikh Nador. Après avoir été formé par ce dernier, l’élève El-Anka ne tardera pas à faire ses preuves en apportant une touche au genre lyrique. Lahlou Mohand Ouyidhir, originaire d’Azeffoun en Kabylie, se montrera très efficace dans ce genre, grâce au “medh” dont il excelle. Le Cardinal, comme on le surnomme, n’a de répit pour perfectionner le chaâbi qui lui est cher. Il improvise pour sortir de la routine. Pour lui, seule la satisfaction d’un public connaisseur l’intéresse au plus haut point. On dira même que le cheikh a ajouté une corde au “mondole”. Ironie ou dithyrambe, le maître apprivoise l’instrument. El-Hmam, Sidi Sahnoune, Ouelfi Meriem, El-Meknassia ou encore Sobhane Allah ya l’tif. Des œuvres dont on ne s’en lasse pas. À partir des années 1940, El-Anka confirme son genre. Les “qçaïd” sont merveilleusement interprétées. Les mélodies sentent un air de volupté. El-Ankaoui dépassera les frontières pour se faire apprécier partout au Maghreb.
Après la vague d’émigration des Maghrébins, partis en France pour chercher du travail, le chaâbi s’installe à Marseille, puis à Paris où il se chante et se joue dans les bistrots des banlieues. Cheikh El-Hasnaoui et Dahmane El-Harrachi chantent l’exil et les difficultés de la vie quotidienne loin de la mère patrie, les tourments de l’amour, la nostalgie du bled. Behdja bida mat’houl, Bled el-khir, Yal hedjla, Zoudj hmamate fi qsar, sont autant de dédicaces au pays, à la ville blanche où un jour il est né. La partition chez ce bourlingueur est vive. “Une voix qui s’abandonne aux plaintes du banjo pour mieux dire qu’elle est solidement enracinée dans son terroir originel. Le genre chaâbi est dépoussiéré de son unanimisme conventionnel et de ses convenances désuètes”, dit Bouziane Ben Achour. Kamel El-Harrachi est là pour pérenniser l’œuvre de son père, même si d’autres prétendants, comme Salah Dziri, le font encore merveilleusement bien.
On ne peut se permettre de parler du chaâbi sans citer le gentlemen El-Hachemi Guerrouabi, dont le nom est collé à jamais à El-Herraz, une q’çida dont il avait le secret de l’interprétation envoûtante. Le plus choyé après le maître El-Anka, l’enfant terrible de Belcourt ou de Soustara, c’est selon, qui s’initia très jeune aux secrets de la poésie populaire, d’abord en tant qu’admirateur, n’oubliera jamais, durant son parcours de 50 années de bons et loyaux services, les valeurs anciennes. Pour lui, le chaâbi reste un mode improvisé. Pour preuve, il tentera avec succès, dans les années 1970, à révolutionner ce genre en épatant deux de ses contemporains : Boudjemaâ El-Ankis et “Amimar” (Ezzahi). Ardent défenseur du mode algérois, il a su également intéresser les jeunes qui lui vouaient un culte inébranlable. Il faut dire que Guerrouabi avait des qualités humaines incontestables. Son atout : sa voix. On dira de lui qu’il avait “une touche personnelle pour entretenir le flambeau de la chanson chaâbie alors sérieusement concurrencée par l’intrusion du raï dans les goûts du public en cette période riche de remises en cause esthétiques”.
Bien sûr, on ne peut également occulter d’autres maîtres du chaâbi dont le genre a bercé des générations entières. Maâzouz Bouadjadj, envoûté depuis sa tendre enfance par les qaçaïd de cheikh Abderrahmane Benaïssa, surnommé “cheikh echioukh” (le maître des maîtres), il quitte souvent sa ville natale, celle de cheikh Hamada, Mostaganem, pour fréquenter à Alger le café Malakof cher au Cardinal. L’interprète de Ma sbani ouedda aâkli ghir mel khed el ouardi et de khelkhal aâouicha se fera vite un genre très apprécié des amateurs du chaâbi.

Une relève assurée
En 1978, lorsque le Cardinal mourut, les fans et les connaisseurs du chaâbi se sont mis à se poser la question de savoir qui allait assurer la succession.
À l’époque, ils étaient nombreux encore à être sur le terrain. El-Ankis, Guerrouabi, Ezzahi, Chaou, Bouaâdjadj, El-Ghobrini, Hassène Saïd et bien d’autres encore. Près de 30 ans après, beaucoup de ces derniers ont, pour diverses raisons, raccroché officiellement. Rares sont parmi eux ceux qui continuent à travailler. Est-ce la fin du chaâbi ? “Jamais”, rétorque Mehdi Tamache, une des très proches voix de celle d’El-Anka. Il a été son élève au Conservatoire d’Alger. Aujourd’hui, quinquagénaire — déjà ! — il se rappelle des premiers instants de sa rencontre avec le maître. C’était en 1967. Il avait été présenté à ce dernier par Mustapha Toumi, auteur de Sobhane Allah ya l’tif qui connut un succès retentissant dès sa sortie. Le jeune Mehdi a commencé par interpréter les chansons de Boudjemaâ El-Ankis. “J’étais imitateur de ce grand artiste, à la mode au début des années 1960”, dit-il. Avec El-Anka, il fallait prouver son talent. Un test pour convaincre. “Devant un jury composé notamment du Cardinal, de Bachtarzi, de Boudjemaâ Ferguène, on me pria de chanter. Comme j’avais l’habitude de reprendre les chansons d’El-Anka, je n’ai eu aucune difficulté à donner libre cours à ma voix. Quelques moments plus tard, on m’apprend que je suis retenu”, se rappelle Tamache. Son premier enregistrement, il le fait en 1976. Du Cardinal, il dit qu’il ne faisait pas de cadeau. “C’était un cheikh très sensible, mais intransigeant dans le travail. Un perfectionniste”, confie-t-il. Pour l’élève d’El-Anka, le chaâbi n’a jamais été menacé de disparition. “Les jeunes comme les moins jeunes continuent à aimer ce genre. Chaque génération a ses hommes. La mienne, qui comprend notamment Abdelkader Chercham, H’sissène Saâdi, Bourdib, Kaouane, Toutah et d’autres, a assuré la relève la période post-ankaïenne. Le chaâbi est immortel car, quoiqu’on dise, il est basé sur une musique et des paroles que les Algériens peuvent écouter en famille.” Est-ce à dire que d’autres genres, comme le raï, sont venus bousculer les traditions ? “Je ne suis pas personnellement contre le raï en tant que genre culturel. Il faut savoir que ce dernier a subi des transformations parfois préjudiciables. Cela étant, je reviens à la charge pour dire que les qçaïd ont été composées par des maîtres. Des awliyas Allah essalihine. Bien sûr, les thèmes diffèrent les uns des autres, mais le fond demeure le même. Propre.”
Plausible réponse certes, mais non incontestable. Dans le fond, la chanson chaâbie est un lyrisme poussé à la limite de la décence. Les Sakani bel kas, Daâni ya nadim, Lakaïtouha fi tawafi tesaâ, sont autant d’exemples non exhaustifs d’une série de “khlas” qu’on accepte sans faire trop de commentaires.
Entre-temps, une autre génération est en train de s'imposer sur le marché du chaâbi qui ressemble, selon les termes d’un confrère, à “une pépinière où l'on trouve une variété de plantes. C’est pour cela que plusieurs jeunes ont versé dans le domaine”. Kamel Messaoudi, mort à la fleur de l’âge, a marqué ce genre par la chanson caractérisée par la tristesse et la mélancolie dans une Algérie meurtrie et ensanglantée à la fin des années 1980. “L’univers existentiel qu’il égrène dans ses compositions musicales est malmené de bout en bout”, écrit Bouziane Ben Achour. Certains le comparent à Dahmane El-Harrachi en raison de sa manière de chanter. Il est aussi l’idole de cette jeunesse tourmentée des années de braise que le pays a traversées. La majorité de ses chansons exprime ce qu’il ressent, un mal de vivre ambiant. D’autres tiennent bon comme Nourredine Galize, Nourredine Allam ou autre Réda Doumaz qui fait partie de la génération tampon avec les grands maîtres.
Dans la rue, les cafés et les salons de thé, on n’hésite pas à confirmer tout le bien qu’on pense du chaâbi. “J’écoute l’oriental souvent, mais je reste branchée sur les émissions radiophoniques traitant du chaâbi. Je trouve que ce genre, contrairement à ce que pensent certains, ne mourra jamais. Écouter El-Hadj (El-Anka), ou El-Hachemi est un véritable régal pour les oreilles. notre terroir recèle d’inéstimables trésors”, dit Hakima, rencontrée dans une librairie. Pour Mohamed, un mélomane qui rallie tous les genres musicaux dans son MP3, il y a du Kadhem Saher, du Barry White et une compilation chaâbie.
“De Guerrouabi à Kamel Messaoudi en passant par Meskoud, je ne peux m’en passer”, dit ce jeune de 30 ans. D’autres ne cachent pas leurs inquiétudes face à l’invasion du “pseudo raï”. “Il faut reconnaître les rythmes endiablés qui caractérisent certains genres, comme le raï, et font de l’ombre à la musique chaâbie. Les jeunes ne font plus attention aux paroles et seul l’air compte”, confie Kamel. Son ami Riad n’est pas de cet avis : “Chacun ses goûts et ses préférences. On ne peut tous aimer le même genre, comme on ne peut aussi aimer le même plat en cuisine. Moi, j’aime les deux, avec un petit avantage pour le chaâbi.”
Non, le chaâbi ne disparaîtra jamais. Il y a même des talents surgis du fin fond de l’Algérie. Mustapha “El Ghilizani”, un jeune de pas plus de 26 ans, habitant Relizane, est en train de défrayer la chronique. On dit même de lui qu’il est le “ressusciteur” d’El-Anka. Même voix, même “chedda” (prestance). En tout cas, les fêtes et les mariages continuent à se faire comme la tradition le veut. Parallèlement aux DJ, aux salles des fêtes, aux terrasses des quartiers populaires d’Alger... toujours au rythme des qaâdat. Entre El-Kahoua ou Latay, Kol Nor, Youm lekhmis, on est bien servi. N’est-ce pas Abderrahmane ?

A. F.

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